10 juil. 2016

Fêter le machisme

"Le machisme tue" by Sarah Winter




- Comment faites-vous quand votre mari vous punit pour votre insolence?
- Je m'en vais fêter la pérennité du machisme avec des copains machos!

26 mars 2015

Spéculum. De l'autre homme




Lui: C'est une tâche de sperme sur ma veste..
Elle: Plus phallique que ça tu meurs..
Lui: Tu es entrain de m'attaquer là..
Elle: Une femme peut-elle attaquer un homme..
Lui: Tu disais que tu n'étais pas une femme...
Elle: J'ai du cacher ma féminité..
Lui: Tu es un homme alors...
Elle: Et ma sensibilité tu en fais quoi..
Lui: On ne peut pas discuter, tu m'attaques tout le temps...

17 juil. 2014

Ophelia


Zheng Fanzhi

Son regard des jours infidèles
Des yeux de poisson frit
Baissés sur l'obsidienne
Et le miroir d'Ophélia
La happa

10 sept. 2012

Le cri de soie



Tu m'égorges avec de la soie, lui disait-elle.
Fil de soie, fil de fer, je n'irais point en enfer!



Dante Gabriel Rossatti, Jane Morris, la robe de soie bleue, 1868.

7 sept. 2012

Lettres à Oumaima


Chère frangine,

     Longtemps, j’entrepris de t’écrire pour te dire l’effarement qui m’englobe dans ce désert de sens que mon savoir abstrait n’a jamais pu résorber. Et les mots ne laissant que l’écume des choses sur les pages blanches de l’Homme, condamné comme Sisyphe à recommencer l’ouvrage inachevé, je me résous à brûler mes doigts au feu sacrilège que Prométhée feignit de dérober pour nous épater. Alors, toi qui a suivi ma trace, que dirais-tu d’un autodafé qui ne renierait l’œuvre humaine que pour mieux en exalter l’utilité ? Le paternel savait-il qu’en brûlant la bibliothèque familiale, il avait à tout jamais semé en nous la graine folle de connaissance ? Et plus tard, quand je t’avais raconté qu’au lycée, le professeur F.  que nous vénérions, citait à tout bout de champ cette phrase empruntée à Proudhon que nous avions fini par assimiler comme le B.A.-Ba. de tout savoir-vivre : « L'homme vivant est un groupe », assénait-il comme pour nous enfoncer définitivement dans l’esprit la loi tacite qui nous liguerait par la complaisance, le silence et l’ignorance à la tribu. Et pour nous, à chaque jour suffisait sa peine. L’ignorance nous irritait et la connaissance nous rassasiait. Mais un jour, toi la petite dernière, tu me fit part de ta découverte, de cette citation qui allait remettre en question les prestations d’intelligence orientées de notre maître, cette définition trouvée dans « Le dictionnaire du diable » d’ Ambrose Bierce qui allait ravager ma sérénité bien-pensante : « Homme : animal si profondément plongé dans la contemplation extatique de ce qu’il croit être, qu’il en oublie totalement ce qu’il devrait être . Son occupation principale consiste à exterminer les autres animaux et ceux de son espèce, qui, nonobstant, se multiplie avec tant de rapidité qu’elle infeste toutes les parties habitables du globe… »
Pendant quelques jours, j’en restait coite, ne sachant quoi faire de l’inconvenance qui me stupéfiait et me déroutait. Le professeur F. nous avait-il berné ou s’était-il berné lui-même en puisant chez des auteurs reconnus, l’autorité qui devait façonner nos têtes? Au bout du compte, je n’en dis rien à monsieur F. Mais tu venais de m’apprendre à désapprendre, à douter de toute autorité. Depuis, c’est moi qui te suis à la trace. Je me dis aujourd’hui que tout de même, ces événements de la vie de chacun qui semblent anodins aux yeux des exploits et des défaites du groupe, c’est insensé ! Quand on brûla les livres d’Averroès, le groupe n’y vit aucune inquisition. Mais depuis, l’incendie ne s’est jamais éteint. Et après les livres, on se mit à exterminer des races entières. Tout cela est indigne d’une race qu’on dit être « la race des seigneurs ».
Alors, que reste-il aux hommes pour continuer à tracer leur avenir ?
Vraisemblablement, ces « deux moments de sa vie où tout homme est respectable: son enfance et son agonie ». C’est là qu’il devra puiser sa force pour qu’entre les deux, sa renommée qui reste à faire, n’accuse pas sa faiblesse de toutes les félonies. Mes idées sont si confuses que j’attends de toi de les démêler…
Dans l’attente de te lire, que Dieu te préserve de l’ignorance de tes semblables.

Nadia

Chère frangine,

    Le manque me prend, feuille de vigne traversière, anacoluthe meurtrie semée loin de nos arbres natifs … Le manque me reprend, bouche apathique que la lourdeur du silence coupable pétrifie…
Et je reviens chercher la source… Chercher la voix des sages, à l’aulne des fenêtres bleues, des murs à la chaux matineuse, des toits de briques et des cris des enfants inconscients…
Et je ne trouve que ce que de l’ailleurs j’ai banni…
Alors la voix de mon Saint me rejoint : «Ha ! qu'on m'évente tout ce lœss ! Ha !  qu'on m'évente tout ce leurre ! Sécheresse et supercherie d'autels... »
Qu’on immole Léthé au voile si doux ! Qu’on exècre « les livres tristes, innombrables, sur leur tranche de craie pâle... »
Et si la source n’était point l’origine mais le retour à l’origine ? Et si la sagesse n’était point consignée dans la mémoire de l’écrit mais dans celle de l’oubli, dans celle d’une voix qui se voile pour mieux se dévoiler ?
Je suspends ma quête et je te reviens, mon Amie, ma Sœur… Ma demeure est sur l’autre rive… Sur le versant de l’abîme et de ce qui advient…
Et que ce qui jaillit ne soit point repos ni répit… Qu’il soit experiri et traversée périlleuse vers les oubliés, l’inexprimé et l’ineffable !
Que dirais-tu sœurette d’aller gratter les murets, le mutisme des patriarches veules et beuglants ? Que dirais-tu d’aller risquer nos mots aux confins du dire et de quêter un autre silence, une autre prière, une langue au bord du sens et de l’éclatement ?
Les enjeux ne sont point ceux de l’écrit, mais ceux d’une voix qui se fait cri, d’un cri qui se meut en réponse à cet appel que la mémoire a honni. Le roi d’Egypte avait raison. A Thot qui venait lui présenter sa nouvelle invention – l’écriture- comme un élixir de mémoire et de sagesse, le roi répliqua que « cette connaissance aura pour effet, chez ceux qui l'auront acquise, de rendre leurs âmes oublieuses, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire : mettant en effet leur confiance dans l'écrit, c'est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, non du dedans et grâce à eux-mêmes qu'ils se remémoreront les choses. » Selon le roi, l'inventeur avait confondu deux choses très différentes : « Tu n'as pas inventé un élixir de mémoire, mais un moyen de retrouver un souvenir. Tu ne donnes pas la sagesse, mais l'apparence de la sagesse. »
Nous sommes les Oublieux appauvris par l’oubli de nos écrits.
Nous sommes les Gens du Livre, ceux d’une voix de mémoire inoculée par l’écho coi et aphone de l’encre, des parchemins et des codex.
Nous sommes des Nomades que la paresse et le confort ont sédentarisés.
Nous sommes les Amoureux du mot que le mot a trahi.
« Divinités propices à l'éclosion des songes, ce n'est pas vous que j'interpelle, mais les Instigatrices ardentes et court-vêtues de l'action. »
 
Un Oublieux sans oubli viendra-t-il jamais des précipices de la mémoire… Aiguisant l’Histoire amarrée aux portes des mots, des cris des mères meurtries et des enfants qui s’en furent… ? En attendant, que la voix se fasse voie de promissions ! Et que les cris se fassent trace d’encre rouge que noircit la profusion !

Alors sœurette, quand le cri abolira les écarts et les dols, quand la voix défiera les mensonges et les strips cloîtrés je te parlerai des enjeux de l’écriture qui déjoue les jeux des jongleurs de l’Histoire enjoués et perfides.  

Oumaima

Chère Frangine,

     « L’Histoire amarrée aux portes des mots », me disais-tu. Et je te réponds que l’Histoire est cet oracle qui polit nos prophéties pour mieux les laminer, cet entonnoir où s’engrangent l’incongru, le captieux et l’iridescent et dont une zia de mauvais esprits en a fait le commerce le plus odieux de tous les temps. Tu m’amènes ainsi, au seuil de la souvenance et de ses fulgurances, à la rectitude du mot qui répugne à toute asymétrie, à la parole qui gonfle et s’étrangle au goulot du silence comme le chameau qui attend de passer par le châssis de l’aiguille. C’est cela un livre sans lecteur, une vie dénuée de sens et un savoir vidé de toute symbolique. Cela sonne creux l’histoire, comme les maisons du patrimoine, coquilles sans âmes, hantées par des spectres monolithiques et bigarrées. 

Ainsi est la mémoire, intermittente comme une étoile filante, insoupçonnable comme la crue du désir. L’inappétence la nourrit et l’oubli est en vérité sa matrice, la trêve de ses errements et le voile de ses foudroiements. Te rappelles-tu des contes de nos deux grands-mères entre Machreq et Maghreb écartelées, ces images volées à notre enfance qui ont surgi tant de fois entre les lignes des livres où, adultes, nous cherchions la trace des légendes personnelles que des reines bien-aimées, de gentils bergers et des petits poucets ont tissé. Où sont-elles passées les sept vierges enfermées derrière sept portes que le méchant ogre guettait !   

Et puis, au détour de la millième nuit, le sens absent est resté constellé par le texte sacré, au fil des versets coraniques qu’aucun mythe n’a pu enrayer. Le Puissant et le Miséricordieux, Celui qui n’a pas d’Egal, Celui qui est l’Origine et la Fin. Tu nous avais toutes supplanté en apprenant par cœur et très vite les sourates que tu récitais fièrement. Toi, qui voulus être un garçon, comme si pressentant le désarroi du paternel, tu avais tenté d’exorciser la malédiction. Sans jamais comprendre que Shéhérazade n’avait pu rompre la sentence que grâce à son érudition et à sa prévoyance. Et si elle avait entraîné avec elle, sa sœur Doniazéde, dans cette aventure périlleuse, c’est bien pour lui apprendre à manier le pouvoir des mots, à appliquer la connaissance comme un baume sur les plaies de l’ignorance et de l’inadvertance. Une grande leçon de savoir et de savoir-faire qui s’est perdu dans le brouhaha des révérences et des compromissions entre hommes et femmes. Est-ce à ce moment-là qu’advint pour nous la perte de toute séduction, préoccupées que nous étions à débusquer la valeur ? Aujourd’hui, Shahrazade serait psy ou pédagogue et Doniazéde une féministe acharnée! D’autres livres restent à écrire, mais que serait Shahrayar !

Enfin, vois-tu, cette idée que le savoir et le pouvoir appartiennent aux aînés a été elle aussi dilapidée avec le déclin de la transmission. Du coup, le droit d’aînesse en a pris un coup. Et Esaü, méprisant son droit d’aînesse, le vendit à son frère Jacob qui « ne s’intéressait guère à la part double de l’héritage qui revenait avec le droit d’aînesse, mais ce qui le préoccupait, c’était le sacerdoce qui était la prérogative des premiers-nés dans les temps anciens, et Jacob craignit de voir son frère impie jouer ce rôle, alors que celui-ci méprisa tout service divin. » Selon la Bible, pour les punir, Dieu condamna les descendants de Jacob à être soumis à ceux d’Esaü, les Edomites. Tout est inscrit ici et là, et malgré le règne des mites, des manuscrits de telle mer morte viendront encore sonner le glas des vérités imparfaites. Tu vois, les aînés n’ont du mérite qu’à travers le filtre spongieux des derniers. Imbus de leur privilège, les premiers finissent par convoiter la subtile insoumission des seconds. Et les cadets, voués à un dévouement iconoclaste, réinventent le sacerdoce et ses facéties.

Voici venu le temps du mépris, du lucre de la parole et du stupre du mot. Le livre est demeuré ouvert sur une page blanche et démesurée et un lecteur seul ne suffit plus pour la tourner. Car depuis que des pages arrachées ont été dérobées, les scribes prolifèrent comme des papillons de nuit…

Puisses-tu, en cette ère de disgrâce, jeter bas tes livres de chevet pour une aube claire et désabusée, entretenir le feu sacré de tes autodafés pour laisser se décanter le verset inaltéré et inaltérable.

Nadia

Chère frangine,

     Les tours en face de mon balcon s’illuminent petit à petit. Le soir revient de loin, aussi timidement que le silence qui s’installe. J’aime ce silence et j’aime cette nuit. Et j’aime la gravité de ce canal qui se prosterne à mes pieds.
Je suis partie il y a… Je ne me souviens plus. Peut-être depuis toujours ou jamais. Mon cœur n’a point balancé entre l’ici et le là-bas. Et là où j’étais, je fus chez moi.
Toi qui m’as vue grandir et qui m’as si souvent reproché mon tempérament casanier, tu sais que les dehors ne m’ont jamais séduite.
Je fus et serai une "pantouflarde" éprise d’ailleurs et qu’aucun ailleurs ne comblera.
« Plus loin, plus loin, où sont les premières îles solitaires – les îles rondes et basses, baguées d’un infini d’espace, comme des astres. »
Et pourtant j’aime cette ville que j’ai apprivoisée sans la laisser m’apprivoisée. Je ne connais ni les noms des rues ni les itinéraires qui mènent aux monuments prestigieux. Je connais la perdition et les "chemins qui ne mènent nulle part." Je connais ces petites ruelles fraîches et sombres que le hasard m’a fait découvrir et qu’un autre hasard devra me les faire retrouver. Je connais ces odeurs saumâtres et matinales qui s’accompagnent tantôt des sons mélodieux ou cacophoniques des musiciens nomades tantôt du rythme grisant du métro. Et je connais ces gens qui s’ignorent par peur ou par dépit… Certains plongent leurs regards dans leurs romans, d’autres somnolent ou osent encore rêver de lendemains meilleurs.
Moi, je ne rêve ni ne lis. Mais savoure l’incongruité de ce partage des solitudes égarées et la prestance de cette liberté tyrannique qui défie l’instance des espaces et des lieux. Et parfois, quand nous émergeons de sous-terre, j’observe ces balcons fleuris, épie ces fenêtres riantes sur les rives du présent et m’enivre de soleil et de pluie. 
Paris est beau. Non ! Paris est belle. Comme le fut la douce Hasselt et Sousse l’enjouée… Comme le seront ces autres belles qui feront mes ici.
Paris est belle, malgré la norme et l’usage. Aussi belle qu’une séductrice fatale qui ouvre ses couches soyeuses et nubiles au voyageur, qui croit la posséder et ne fait que la prendre dans ses havresacs et ses regrets.
Je fredonne Les prénoms de Paris de Brel et me dis que jamais je n’aurai ni regrets ni remords et que mon cœur ne souffrira guère de ce nostos, dont la nostalgie est le mal. Ma nostalgie à moi est ce qui suit et non ce qui précède. Je suis un Don Juan, amoureux d’une terre promise, d’une terra incognita, d’une ville qui ne ressemble à aucune autre tout en étant toutes les autres. Cette ville je la porte en moi. Elle est trans-géographique. Elle est ce chez-moi fondé sur l’ailleurs que j’habite en nomade.
Te souviens-tu du surnom de « mille-pattes » dont vous m’aviez affublée Bes et toi ? Il me convient toujours, même si j’aurais préféré celui de « la fille aux semelles de vent. » Non que je me prenne pour Rimbaud, mais parce que mon goût immodéré pour les chaussures, qui fut à l’origine de ce sobriquet, révélait déjà mes pérégrinations futures. User mes semelles, tel est mon destin. Je fais partie, malgré moi, de cette secte d’homos sapiens, mais j’appartiens de cœur et d’esprit à la « phratrie » des homos peregrinus pour qui « les îles rondes et bases » ne sont qu’un objet empirique de désir et les villes ne sont que des rades, des escales qui étirent l’acmé de ce désir par delà tout manquement à l’esprit de départ… Et ce n’est point pour fuir que nous courons ! C’est pour chercher le plus loin, pour tendre indéfiniment vers « ces rives lointaines où déserte la mort », vers ce telos qui n’est ni un retour ni une fin mais un non-but et une non-limite, une démesure et une ivresse d’espace qui inventent un nouvel isolario, une nouvelle géographie aux normes de ce « prurit de l’âme (qui) nous tient encore rebelles », aux abondances de cette dé-sidération, de ce désir d’ailleurs qui ne manque que de l’ailleurs et ne survit que par le manque de l’ailleurs.
Le bleu de l’aube se lève… Mon Saint-Martin s’étire et me revient… Bientôt les bruits des voitures vont envahir le silence et dissoudre la magie de la nuit et pourtant Paris restera toujours belle… A l’image de sa Marianne… A l’image de notre mère… A l’image de notre fratrie sororale… A l’image d’une femme que le temps a oubliée et qui demeurera la seule effigie des villes dont la première empreinte fut prise sur le sein d’Aphrodite.
Il fera beau aujourd’hui… J’irai en promeneur solitaire rêver ma future halte et ma prochaine conquête… Et je rêverai pour nous cette « aube claire et désabusée » qui rendra au feu de Prométhée l’embrasement et le flamboiement des origines pour que nos cœurs soient dignes de ces cités des « grandes transhumances. »

Oumaima

 Chère frangine,
     
     Je rêve comme toi d’une cité, où, marcher est une ronde sans consignes et habiter, une halte dont les liens me dépossède comme ton voyageur à qui s’ »ouvre les couches soyeuses et nubiles », et autres « havresacs ».
Dans le théâtre antique, ce vadrouilleur impénitent était un héros et ses tribulations servaient d’exemple à la cité et même à l’Olympe. Quant à la comédie, Kundera en dira à juste titre : « Je ne cesserai de revenir à cette immense idée de Paz : l’humour n’est pas inné dans l’homme, il est une conquête de la culture des temps modernes (ce qui veut dire que, même aujourd’hui, il est loin d’être accessible à tous et que personne ne peut prévoir combien de temps cette « grande invention » restera encore avec nous). » De même que le rire n’est plus le propre de l’homme, « le tragique nous a abandonné ». Rabelais n’a-t-il pas crée à partir du grec le mot « agélaste » pour désigner ceux qui ne savent pas rire ? « Il avait horreur des agélastes, à cause desquels, selon ses mots, il a failli « ne plus écrire un iota » »
Et j’aime tout autant citer encore un extrait du dernier livre de Kundera qui dit :« Il y a des gens dont j’admire l’intelligence, estime l’honnêteté, mais avec lesquels je me sens mal à l’aise : je censure mes propos pour ne pas être mal compris, pour ne pas paraître cynique, pour ne pas les blesser par un mot trop léger. Ils ne vivent pas en paix avec le comique. Je ne le leur reproche pas : leur agélastie est profondément enfouie en eux et ils n’y peuvent rien. Mais moi non plus je n’y peux rien et, sans les détester, je les évite de loin. Je ne veux pas finir comme le pasteur Yorick. »
Du Pirandello, peut être, servi en plat froid,  pour « Vêtir ceux qui sont nus » et mettre en scène des femmes qui, dans le mensonge et la mythomanie, tentent de fonder une vie authentique: elles s'offrent à l'amour d'un homme qui les modèlerait et les créerait, et cèdent à l'intérêt et à la mesquinerie d'une société qui se referme sur elle-même, et dans laquelle le vrai est indécidable.
Mais, les protagonistes se sont dilués dans la ténuité des didascalies. Alors, tu vois, ici, pas besoin de décor, l’espace est un capharnaüm contre quoi les corps butent et s’acharnent inlassablement. La densité est ailleurs, dans les naos désertés des petits bourgs où il y a « tout un amas de gestes rituels dont nous n'avons pas la clef, et qui semblent obéir à des déterminations musicales extrêmement précises, avec quelque chose de plus qui n'appartient pas en général à la musique et qui paraît destiné à envelopper la pensée, à la pourchasser, à la conduire dans un réseau inextricable et certain ».  
«Ce partage des solitudes égarées » et « cette liberté tyrannique qui défie l’instance des espaces et des lieux » dont tu parlais n’y est pas, n’y est plus. Aux abondances, a succédé le manque, pas celui qui fonde l’oubli, mais un miserere sans pénitence. La vie s’y écoule par des entonnoirs exigus qui ne laissent filtrer aucun dépôt, aucun minéral, privant l’alchimiste du labeur que lui procure la matière vivante et sacrée. Ici, les vidoirs ont été bannis, pour des raisons d’assainissement de l’environnement, qu’ils disent.
La rédemption de la matière n’est plus qu’une tentation, recyclé en art théâtral dont les derniers hommes voudraient que « le pantin verse des larmes de bois, pour prendre congé » comme dans le poème d’Aragon. Le public est resté à traîner dans les rues où le même vaudeville est sans cesse reporté, de crainte que le ridicule ne finisse par en tuer quelques uns. Souvent, adossé aux murs ou assis sur les trottoirs, ce public, qui n’en est plus un, cure et récure des historiettes inutiles, des happenings stichomythiques. Les rampes sont rouillées, le trou du souffleur, remblayé, et les trois coups, une lubie qui se perd dans la cacophonie générale.
Et ces troubadours ressuscités, sur la grande place de Beaubourg, m’amènent à te parler de ce dernier grand ménestrel du siècle, Abderrahmane Al Abnoudi, sa scène est le monde et ses tirades sont des cordes raides sur lesquelles dansent l’indifférence et de l’oubli. Et je ne peux qu’en revenir en dernier lieu à Kundera, cet exilé fécond, qui écrit : « L’inoubliable choc de l’oubli a transformé l’île des esclaves en théâtre des rêves ; car ce n’est que par des rêves que les Martiniquais purent imaginer leur propre existence, créer leur mémoire existentielle ; l’inoubliable choc de l’oubli éleva les conteurs populaires au rang de poètes de l’identité (c’est à leur hommage que Chamoiseau a écrit son Solibo magnifique, 1988) et légua plus tard leur sublime héritage oral aux romanciers… Car l’Histoire avec ses mouvements, ses guerres, ses révolutions et contre-révolutions, ses humiliations nationales, etc., n’intéresse pas le romancier en tant qu’objet à peindre, à raconter, à expliquer ; le romancier n’est pas le valet des historiens ; pourtant l’Histoire le fascine et l’inspire : elle est pour lui comme un projecteur qui tourne autour de l’existence humaine et en éclaire les possibilités inconnues et inattendues qui, dans les temps paisibles et immobiles, ne se manifestent pas, restent cachées, invisibles. »
Je ne cache pas que ma pensée va ici à ton Saint-Martin, à ton Saint John Perse qui, lui aussi, érigea  l’inoubliable choc de l’oubli en une infinitude de jeux de rôles, de scènes originelles, prédisant la survivance du rideau de feu, sans l’urgence qui le crée. La vraie vie est ailleurs, aurait dit un autre errant. .. N’est-ce pas ma mie ? 

   Nadia


Lettre à mes sœurs…

Il est un lieu dont j’ai rêvé…
Il est un lieu où la distance s’altère et s’étend…
Il est un lieu où l’infinitude dispute le désir aux horizons…
Il est un lieu que j’eusse conquis s’il se fut laissé prendre…
Et en ce lieu, mes sœurs, je voudrai être enterrée…
Entre l’insondable des cieux et l’incommensurable du non-lieu.

« Ci-gît celle qui ne cesse de naître, de traverser et de passer son chemin…
Ci-gît celle qui ne cesse de courir la béance, le rien et l’ailleurs…
Jusqu’à la mort et au-delà de ses rives… »

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« Vous n’avez pas assez de chaos en vous pour faire un monde », disait Russel au jeune Joyce. Et Maldiney de préciser que ce chaos n’est pas à prendre au sens de « confusion, mais selon l’étymologie, de béance. » Nul autre espace plus que le désert n’est porteur de cette béance « inaugurale. » Toujours partagé entre deux symboliques opposées, celle de l’aridité et celle de la purification, il n’a cessé d’être lieu de désir. Plus que l’analogie phonique et au-delà de l’opposition sémantique, le désert et le désir s’allient indéfectiblement. Que celui qui n’a point brûlé de désir dans le désert jette la première pierre ! Le désir est ce cheminement vers un là-bas toujours débordé, outrepassé et continûment provisoire, il est ce chemin du désert qui impose le génitif du sens et le non-but de la direction. La terre promise est d’abord désir de promesse et promesse d’un désir inaltérable et le désert est cette désertion de la sédentarité et ces desiderata déployés au rythme de pas et de traces qui s'estampent sur ces milliers grains de sable qu’emportent le vent. Telle est cette voi(e)x persistante et tenace qui m’appelle et me convoque. Telle est ta peinture, Sourire et telle est aussi ta poésie, Rosée…
« Surtout, il faut passer au non-savoir ; car en ce chemin, laisser son chemin, c'est entrer en chemin » écrivait saint Jean de la Croix. Quel est « ce chemin » désigné par le mystique si ce n’est celui du nada et de l'incertitude ? Quel est ce chemin si ce n’est le reniement de tout ce qui est tracé d’avance, de tout ce qui a l’apparence de l’intelligibilité et de l’évidence.
Non, ma Basma, la peinture n’est pas faite pour être comprise mais pour être entendue comme un chant, comme une prière, comme la litanie d’un rosaire qui nous guident sur le vrai chemin, celui qui ne mène que vers l’ineffable. Le désert comme la peinture n’ont « rien à signifier. » Leurs sens se devinent non dans une signification certaine mais dans une signifiance éclatée et impétueuse. « Dès que la peinture prend conscience de son but, se fixant du même coup une limite, elle n’est plus » écrit Bazaine dans son Exercice de la peinture. Je regarde tes tableaux, je scrute tes Trois sœurs et ce qui fut réel sous tes doigts, ce qui fut Nous sous tes couleurs se dérobent et récusent et l’instance du regard qui se souvient et la fadeur du modèle qui abdique. Ta peinture ne recrée pas ton monde ni le monde, elle crée un monde que tu ne posséderas qu’au risque de le perdre, de te perdre… Te dépouiller petit à petit de ce que tu crois savoir de toi-même et de ton art. Tel est – me semble-t-il – le secret des couleurs et des mots. « C'est au seuil de l'asphyxie de l'homme que naîtra en lui la grande respiration du monde. » Le peintre « naît vieux. » Vieillesse d’un savoir illusoire, d’une somme de souvenances qui prétendent s’incruster sur la toile et porter son nom. Lui, Bazaine, avait même renoncer à donner des titres à ses tableaux pour laisser tomber du même coup toute cuirasse devant l’élan créateur. La jeunesse serait alors ce qui vient, ce vers quoi on chemine dans la traversée du désert. Et à mesure qu’on avance, on se dévêt de ce qui ne fut que mirage, on démet le sujet de ce pouvoir du « Je. » C’est aussi cela le « je est un autre » de Rimbaud. Car les mots aussi connaissent ce désert et ce désir qui les traversent, qu’ils traversent et qui les portent au-delà du sens et du dicible. Tu le sais aussi bien que moi, ma Nadia. Te souviens-tu de ce passage dans Le Livre à venir, que tu m’as fait découvrir, où Blanchot rappelle que les peuples du désert ont vu naître les grands prophètes, ces hommes qui ont reçu l’ineffabilité même et qui sont appelés à transmettre cette parole sacrée ? Le désert est ce non-lieu où surgit cette parole reçue « en langage clair ! Versions données sur deux versants ! » Il est ce spatium où la distance se fait immédiateté de la naissance, ce « lieu sans lieu » où se fonde le pacte du souffle qui se fait verbe, de l’appel qui s’ouvre en chemin et du chemin qui s’adonne au désir. La parole n’est-elle pas une réponse à cet appel ? N’est-elle pas ce désir toujours réitéré qui ne peut se contenter du Dit ? Face au spoudaios de la sagesse grecque, le désert impose un nomade hanté par le désir du Dire et l’invocation de l’appel. Un désir et un appel qui destituent la quiétude et le contentement autarciques du quotidien et qui font fuir Jonas loin de la face de l’Eternel.  
Au cœur du désert, jaillit une parole soutenue par l’ébranlement et l’aspiration non pas vers… mais par… ce qui invoque et advient. Une sorte d’élection qui est « un surplus d’obligation » Car pour reprendre Lévinas « Nous ne sommes pas dans la situation où on pose la question mais c’est la question qui vous prend. » 
Quelles que soient nos voies, nous traversons toutes le même désert et nous habitons le même désir qui par-deçà les mots nous ramènera les unes aux autres. En attendant de suivre vos pas, veuillez sur mon désert et n’oubliez pas mes dernières volontés !

 Oumaima



Poème à mes sœurs

      Il y a des jours… des mois, où les Lettres se vo(i)lent. Partent quelque part, ne donnent plus ni nouvelles ni échos. Elles sont ailleurs et moi, je reste au même endroit… La même chaise en manège, la même table qui me souffre et se réjouit. De me voir reprendre mon Saint… Et là-bas, le Saint-Martin coule encore… Des eaux troubles et des jours au bleu des yeux. Qui l’eut cru ? Je vis avec des morts et je ne vis que de mieux en mots ! De mieux en mieux, ou de plus en plus… le temps me semble si court, même arrêté. Et repris au rythme de mes doigts… Je ne peux que courir le temps ou écrire encore… Alors, j’écris les mots de ces morts qui habitent mes heures. Quand reviendra le temps des vivants, reviendront les Lettres en vrac et en mesure… Pour l’instant, chères sœurs… Pour cet instant qui déjà demeure, recevez mes baisers, ma liesse des jours rares et des mots aussi… Ceux de l’attente. Celle du retour des vivants.  

******

Les corridors s'entaillaient au recto des regards fuyants…
                                                           Dans les puits enroués et brûlants

C’était la solitude qui revenait.
Je l’eusse concédée si l’amour eût été de trop

Les détroits se cambraient aux iambes des lanternes abasourdies…
                                                           Sous les rideaux enfumés et enfuis

C’était la solitude qui tanguait.
Je l’eusse bannie si le si peu se fût abjuré en enclos

Il était loin ce temps de l’autre brisant les nœuds en reptiles,
                                                           Les réclusions captivantes du pays flamand…
Il était loin ce temps du partage feignant les présences en pâtures,
                                                           Les prés du sens en accord des limons craquants…

J’ai perdu le goût de l’autre, des feintes pompeuses et de l’attente en parodie
J’ai perdu l’haleine des réveils, des absences œstrales et de l’almanach en accalmie…
J’ai perdu le temps
J’ai perdu ma mansarde
Et j’ai perdu mes cieux…

Le ciel était bas et mes fourmillements par dessus…
Le ciel était là,
Aux combles de ma mansarde qui déjà s’était tue.

Voilà que l’homme qui rêve me revient…
Marchant sur le vide des abnégations malingres et des pans fluets et sans hosties…

Il a foulé ma terre des roses où je ne suis point née
Et revient me conter ce que l’Histoire n’a point retenu…
Il m’a ramené un bout de terre, une odeur de rosier phénicien et des grains de sable entassés dans un flacon en deuil et scellé…
Et les petits flacons s’empilent…
Autant de retours qui taisent un départ gonflé de veines et d’un ici proscrit…

L’herbe grasse et mouillée a-t-elle gardé ma trace ?
Je revoie le chemin, la petite rivière de la maison des vieux
Je revoie les palissades, les coins de verdure attablés dans la rosée flamande…
Je revoie mes yeux crédules, se balançant entre le mensonge et l’oubli…
Je revoie mon ombre fixant le cimetière des réfugiés,
Et la voix de l’Etranger qui me parle de sa natalité et de la mienne interrompue…

Qu’on ne vienne plus frapper à ma porte !
Qu’on ne vienne plus rafraîchir mes seuils et orner mes sièges de mots jurés sur les pas lubriques des pièges alités… !
Qu’on ne vienne plus semer les pouls scandés en mesures de faux-fuyant, d’allégations crédules et de sourires brisés !

Je ne veux ni cinabure ni fibule en émaux
Je ne veux ni ail en chemise ni goitre en acmé.

Je veux l’absence,
La patience de l’attente
Et l’attente sans retour…

Je veux des haies en montagnes,
Des montagnes en embrassades
Et des embrasures en détours…
 
Je veux ce silence qui tue                  

Laissez mûrir l’oubli !
Laissez le soufre loin de ma peau en poussière,
De mon lit oisif et en instance parcellaire et poussiéreux.

Oumaima



3 sept. 2012

Et tu reviens vers moi comme un ange déchu...



(Peinture : L’ange déchu (détail) / Alexandre Cabanel)